Aujourd’hui, le monde artistique vit une révolution sans précédent. L’intelligence artificielle est capable de générer en quelques secondes des images, des vidéos ou même des morceaux de musique. L’autotune permet à n’importe qui de pousser la note juste, et les logiciels de retouche transforment parfois la moindre production en une œuvre “parfaite”. Tout cela soulève une question essentielle : comment reconnaître le véritable talent, celui qui ne se cache pas derrière une machine mais qui s’exprime avec sincérité, effort et une part d’âme ?
Heureusement qu’il reste des milieux artistiques où il n’est pas possible de tricher, où la vérité est implacable. La danse en fait partie. Ici, impossible de mentir : le corps dit tout. Il révèle l’authenticité brute, les émotions profondes, les élans de vie et les silences intérieurs. Et qui de mieux que Marie Pierre Genovese pour en discuter ?! Danseuse, chorégraphe et enseignante, elle a choisi de se livrer sur scène en solo, face au public, dans un dialogue intense entre corps et âme. Un choix audacieux qui en dit long sur sa quête de vérité artistique.
Une rencontre marquante
Ma première rencontre avec Marie Pierre Genovese date de 2018. Cette année-là, j’étais en pleine recherche de liberté créative. Je suivais des cours de théâtre d’improvisation avec Philippe Martin, mais il me manquait encore quelque chose. C’est en découvrant ses ateliers d’expression corporelle improvisée, au Centre Artistique Chrysalide à Nice, que j’ai eu un véritable déclic.
Ses cours ont été une bouffée d’air, une libération. Ils m’ont permis de comprendre que le corps pouvait dire autant, sinon plus, que les mots. Mais au-delà de la pratique, ce qui m’a marqué, c’est elle : sa présence, sa façon d’enseigner, sa personnalité atypique. Intriguée, j’ai cherché à en savoir plus sur son parcours. Sur Google, rien ou presque : son site internet uniquement… Mais rien sur son parcours personnel. Comme si Marie Pierre se laissait uniquement découvrir à travers ses mouvements.
Alors, vous n’imaginez pas la joie pour moi lorsqu’elle accepte de se prêter au jeu de l’interview. Car derrière sa pudeur et sa discrétion se cache un chemin de vie riche en doutes, en combats et en renaissances qui pourrait inspirer tant de personnes.
Un coup de foudre pour la danse
L’histoire commence en Haute-Savoie. Marie Pierre Genovese a 6 ans lorsqu’elle découvre la danse classique. À 9 ans, elle est déjà certaine de vouloir en faire son métier. Dans une famille éloignée du milieu artistique, cette détermination précoce étonne. Mais rien ne pourra l’arrêter : elle explore tous les styles, du jazz au contemporain, du hip-hop à la danse folklorique. « À 9 ans, je savais ce que je voulais faire. C’était une évidence. Je remercie ma famille, mes parents qui ont été d’un soutien permanent mais aussi pour les valeurs qu’ils m’ont transmises »
À 18 ans, elle quitte sa région natale pour Lyon puis Paris, avec un objectif clair : entrer dans une compagnie de danse. Bien que le chemin ne sera pas aussi simple que prévu, il sera nourrit de rencontres incroyables qui auront un impact tout au long de sa carrière.

Quand la vie redessine le parcours
Face à la rigidité des institutions françaises et à leur obsession pour les parcours plus lisses et moins atypiques, Marie Pierre comprends la complexité du milieu. Tout en continuant à se former et à auditionner, elle choisit de se tourner vers l’enseignement. En 2007, elle s’installe à Nice pour passer son diplôme d’État de professeur de danse. Et là, une nouvelle voie s’ouvre. Transmettre. Partager sa passion avec des publics très différents : étudiants, amateurs, professionnels. « J’aime être en contact avec les gens dans mon quotidien, j’aime être proche d’eux. Je me nourris de ça. »
Mais la danse en tant qu’art ne la lâchera jamais. Des rencontres marquantes à Nice vont réveiller en elle une autre dimension : la création. « On m’a aidée à lâcher prise, à accueillir une nouvelle identité, celle de créer ma propre compagnie, mes propres représentations. »
Oser le solo : un saut dans le vide
En 2013, toujours à Nice, Marie Pierre Genovese fonde sa compagnie, INSTINCT. Elle choisit un format exigeant : le solo. Une expérience radicale où l’artiste est seule face au public. « En solo, tu ne peux pas mentir. C’est une recherche de vérité et d’authenticité. Mais c’est aussi une énorme prise de risque : tu es seule face au public, c’est un saut dans le vide, sans filet. »
Ce choix devient une véritable révélation. Chaque solo est une exploration, une mue, un processus de transformation intérieure. « Être artiste, c’est vivre des petites morts pour accoucher de quelque chose de nouveau. Quand je prépare une nouvelle représentation, je veux que les gens me découvrent autrement. »
Avec le temps, elle enrichit ses créations : écriture de textes qui accompagnent ses créations, déambulations au milieu du public pour casser la distance, recherche permanente de vibration et d’intensité. Sa démarche est claire : rendre éternel l’éphémère, laisser une trace émotionnelle durable dans le cœur des spectateurs « Mon art est éphémère, ça ne reste pas comme c’est le cas pour une pièce de théâtre, un tableau, une sculpture ou une musique. Ce qui est fait est fait et ne se reproduira plus. On offre un moment suspendu, d’où l’importance de laisser des traces par son intensité et ses vibrations »
Les montagnes russes émotionnelles de l’artiste
Le public voit souvent l’éclat d’une représentation, l’énergie vibrante d’un spectacle. Mais derrière, la réalité est plus contrastée. « Être artiste, c’est être constamment sur un fil. On vit des ascenseurs émotionnels : un soir, la scène nous électrise, et le lendemain, c’est le vide. » Ce rythme intense, entre euphorie et remise en question, peut être épuisant. Mais pour Marie Pierre, il est aussi source de croissance. Avec les années, elle a appris à ralentir, à préserver des temps de respiration pour elle et pour ses proches. Un équilibre essentiel pour durer.
Trouver sa place à Nice : un parcours de persévérance
Construire une carrière artistique à Nice n’a pas été simple. « C’est une région à apprivoiser. Les débuts ont été difficiles. J’ai mis dix ans à me faire connaître. » Elle raconte les heures passées à performer partout, à multiplier les projets, à tisser son réseau. Ce travail de longue haleine finit par payer. Aujourd’hui, elle a trouvé sa place, sa forme d’expression, mais sans jamais renoncer à son indépendance et à ce qu’elle est réellement, pas toujours évident dans un pays comme la France où la différence n’est pas toujours vu d’un bon oeil « Je ne rentre dans aucune case. C’est un combat quotidien de rester fidèle à qui je suis ici ».

L’évolution de la danse
La danse évolue comme tout plein d’autres activités. On vit dans un monde régit par internet et la place des réseaux sociaux est devenu prépondérante. Les performances sont souvent pensées pour être “instagrammables”, visuelles, rapides à consommer. « On s’adapte, bien sûr. Mais il ne faut pas oublier d’où l’on vient, ni l’histoire de la danse. »
Ce constat la pousse à réfléchir au rapport des nouvelles générations à l’effort et à la curiosité. « Aujourd’hui, tout est à portée de main. Mais cette facilité rend la nouvelle génération moins persévérante. À mon époque, on devait chercher, s’acharner. On regardait des vidéos, on s’inspirait, on explorait. Cette démarche nous forgeait. »
Une quête sans fin
À travers son parcours, une évidence se dégage : pour Marie Pierre, l’art n’est pas un métier, mais une quête. Une recherche de vérité, de connexion et d’intensité. Chaque spectacle est une renaissance, chaque rencontre une transformation.
Sur scène, elle se livre corps et âme. Hors scène, elle choisit l’équilibre, la transmission, la proximité humaine. Sa danse est un reflet de la vie : mouvement, doute, persévérance et beauté brute.
Dans un monde où la technologie brouille parfois les repères, Marie Pierre rappelle que l’authenticité existe encore, et qu’elle vibre dans chaque geste sincère, dans chaque souffle de danse.
Crédits photos :
Sophie Benoit
Gregory Lombard
Marc Lapolla
Frederic Pasquini
Latifa Lekhdar
Pascal Tellier
Matteo Simone




